L’assurance télématique

Texte d'Indrani Nadarajah    |    Février 2019    |     Lecture de 13 minutes

L’assurance télématique (fondée sur l’utilisation) fonctionne au moyen d’une application mobile ou d’un dispositif télématique que l’on branche au véhicule; le dispositif télématique peut également être intégré au réseau informatique du véhicule. Les dispositifs télématiques et les applications mobiles fournissent aux assureurs des données telles que mode de freinage et d’accélération des conducteurs, leurs déplacements et la vitesse à laquelle ils roulent. L’assurance télématique se fonde sur l’effet Hawthorne, selon lequel certaines personnes travaillent mieux (ou conduisent mieux, dans le contexte du présent article) lorsqu’elles se savent observées. Les personnes qui conduisent de façon plus sécuritaire sont récompensées en se voyant accorder des primes d’assurance automobile réduites.

L’un des principaux facteurs qui expliquent la croissance du marché de l’assurance télématique est la production accrue de véhicules de promenade et utilitaires munis de dispositifs télématiques embarqués. Selon l’entreprise Global Market Insights, dont le siège social se trouve au Delaware, l’on s’attend à ce que la valeur du marché mondial de l’assurance télématique, qui s’élève actuellement à 34 milliards de dollars américains, passe à plus de 107 milliards de dollars américains d’ici à l’année 2024.

Les défenseurs de l’assurance télématique affirment que ce type d’assurance présente des avantages pour la société en incitant les conducteurs à réduire les excès de vitesse et à faire montre de prudence au volant, et favorise une meilleure gestion des sinistres de la part des assureurs. Tous ces changements entraînent des coûts moins élevés, tant pour les conducteurs que pour les assureurs.

L’attitude des consommateurs

L’année dernière, dans le cadre d’un sondage effectué auprès de 1551 Canadiens par la société belairdirect, une majorité de répondants ont déclaré qu’ils accepteraient qu’un dispositif télématique ou une application enregistre leurs habitudes de conduite si cela leur permettait de payer des primes d’assurance moins élevées. Soixante-quatorze pour cent des répondants se sont dits prêts à utiliser une application qui enregistre leurs habitudes de conduite en échange d’une « prime personnalisée d’assurance automobile ».

Ces résultats vont dans le même sens que ceux d’une étude réalisée antérieurement par la firme Willis Towers Watson auprès des conducteurs américains. Dans le cadre de cette étude, 81 % des répondants – et 93 % de ceux issus de la cohorte des millénariaux – ont affirmé être d’accord pour partager leurs données de conduite récentes. Dans une proportion de 84 %, ces conducteurs se sont dits ouverts à l’idée de prendre part à une courte évaluation visant de déterminer, préalablement à l’achat d’une police d’assurance, le rabais de prime auquel ils seraient admissibles.

Les rabais de primes constituent probablement un important incitatif pour la plupart des conducteurs. La Colombie-Britannique et l’Ontario ont les taux d’assurance les plus élevés au Canada. Au Nouveau-Brunswick, la Commission des assurances a récemment approuvé des augmentations de primes pouvant aller jusqu’à 25 %.

Les primes d’assurance automobile élevées sont devenues un enjeu politique, et des pressions sont exercées sur les assureurs pour qu’ils les réduisent. Les compagnies d’assurance sont à la recherche de moyens de procéder à cette réduction de façon prudente.

En janvier, le gouvernement provincial de l’Ontario a annoncé une révision du régime d’assurance automobile de la province, qui s’effectuera à partir d’une consultation des conducteurs, des compagnies d’assurance et de divers autres intervenants. Vic Fedeli, le ministre des Finances, a déclaré que le gouvernement entendait créer un cadre réglementaire visant à favoriser une modernisation du secteur de l’assurance automobile.

L’offre d’assurance télématique

Des programmes d’assurance télématique sont actuellement offerts en Ontario, au Québec, en Alberta, au Nouveau-Brunswick et en Nouvelle-Écosse.

Certaines compagnies offrent ce type d’assurance depuis plus de cinq ans. Ainsi, Desjardins a inauguré son programme Ajusto en 2013. Ce programme fonctionne à l’aide d’une boîte noire branchée à l’ordinateur du véhicule. L’entreprise a lancé une application mobile en 2015. En 2017, un sondage de suivi effectué auprès des participants a révélé que près de 75 % des clients du programme Ajusto avaient amélioré leurs habitudes de conduite en évitant les comportements à risque comme les excès de vitesse et les freinages brusques; de plus, 76 % des répondants ont dit être d’avis qu’Ajusto contribuait à l’amélioration de la sécurité routière.

La compagnie Co-operators a lancé son application d’assurance télématique en-route en avril 2014. Les données recueillies au moyen de cette application englobent les occurrences de freinage brusque et d’accélération rapide, les périodes de la journée où le véhicule est utilisé et la distance totale parcourue quotidiennement.

En 2017, Allstate Canada a commencé à offrir son programme d’assurance télématique, Drivewise, en Nouvelle-Écosse, après que ledit programme eut connu un « franc succès » dans les provinces de l’Alberta et de l’Ontario, où il a été lancé en 2016.

En juillet 2018, le CAA a inauguré le premier programme d’assurance à l’utilisation au Canada conçu à l’intention des automobilistes de l’Ontario qui parcourent moins de 9000 km par an. Les conducteurs participants doivent installer un dispositif télématique dans leur voiture, qui enregistre le kilométrage effectué. Chaque conducteur est automatiquement facturé à toutes les tranches de 1000 kilomètres parcourues. 

Intact a annoncé la création d’un partenariat avec TrueMotion, une plateforme télématique mobile, en juin dernier. Louis Gagnon, président des opérations canadiennes d’Intact Corporation financière, a dit que la télématique était avantageuse pour les assureurs parce qu’elle permet de distinguer les bons des mauvais risques et de prévoir la fréquence et la gravité des sinistres.

Pour sa part, la Commission des services financiers de l’Ontario (CSFO) a déclaré, en décembre 2017, qu’elle ne possédait aucune étude ni aucun compte rendu fournissant des éléments de preuve actuarielle qui permettraient de quantifier l’efficacité de l’assurance télématique.

La CSFO autorise les assureurs automobiles de l’Ontario à avoir recours à la télématique dans le but d’offrir des rabais de primes récompensant les bons comportements routiers, mais non pas dans le but d’augmenter les primes des conducteurs ayant de mauvais comportements.

Un porte-parole de la CSFO a récemment déclaré que la position de l’organisme de réglementation à propos de l’efficacité de l’assurance télématique n’avait pas changé. Il a ajouté qu’à l’heure actuelle, la CSFO ne prévoyait pas émettre un bulletin révisé sur les programmes d’assurance télématique.

Entre-temps, l’Autorité des marchés financiers, qui est responsable de la réglementation de l’assurance automobile dans la province de Québec, n’a appliqué aucune restriction en matière d’établissement des primes d’assurance télématique, ce qui signifie que les assureurs sont libres de pénaliser les mauvais conducteurs en augmentant les primes.

Comprendre les comportements des clients

Un article publié en 2017 par des chercheurs de l’Université de la Colombie-Britannique et de l’Université Purdue fait état de certains des avantages que comporte l’assurance télématique, comme l’amélioration des comportements routiers des automobilistes et la possibilité de bénéficier de rabais de primes plus substantiels. Toutefois, très peu d’éléments nous permettent de dire si cette stratégie sera réellement avantageuse pour les clients ou si elle contribuera à accroître les bénéfices des compagnies d’assurance.

L’un des auteurs de l’article, Miremad Soleymanian, doctorant à la Sauder School of Business, à l’Université de la Colombie-Britannique, a dit que l’équipe s’était fondée sur des données en provenance de diverses compagnies d’assurance américaines non identifiées afin de mieux comprendre les comportements des clients en ce qui a trait à l’assurance télématique.

M. Soleymanian et ses collègues ont décortiqué les données pour déterminer en quoi le recours à l’assurance télématique influe sur les comportements routiers, le cas échéant. Ils voulaient aussi savoir si l’assurance télématique permettait de réduire l’antisélection.

Les chercheurs ont évalué l’incidence des freinages brusques et remarqué que, pour à peu près le même kilométrage parcouru, le nombre de freinages brusques effectués quotidiennement par les conducteurs qui avaient opté pour un programme d’assurance télématique était inférieur au nombre de freinages brusques des autres conducteurs, dans une proportion de 20 %. Les auteurs ont également voulu savoir ce qui expliquait l’amélioration de la conduite des automobilistes, plus particulièrement si cette amélioration était attribuable à l’avantage économique obtenu par le biais des rabais de prime. Ils ont découvert que les conducteurs qui étaient plus ouverts à l’idée d’avoir recours à l’assurance télématique et de modifier leurs habitudes de conduite étaient habituellement ceux qui habitaient dans des États américains où les primes étaient plus élevées et qui avaient adopté un régime d’indemnisation sans égard à la responsabilité. Les jeunes conducteurs qui payaient d’emblée des primes plus élevées étaient également de ce nombre.

Les auteurs ont également formulé une mise en garde au sujet de l’assurance télématique, à savoir que ce type d’assurance se fonde naturellement sur l’autosélection : les conducteurs qui sont conscients d’avoir de mauvaises habitudes de conduite n’y auront pas recours.

Les chercheurs ont obtenu une statistique inattendue en ce qui a trait au taux d’abandon de l’assurance. En effet, ce taux est très élevé, environ 35 % des participants ayant abandonné le programme avant la fin de la période d’essai de six mois. Les auteurs ont des raisons à proposer pour expliquer cet état de fait. Peut-être les conducteurs ont-ils trouvé désagréable de prendre conscience de leurs lacunes en matière de conduite. Il est également possible que l’utilisation du dispositif télématique ait été jugée peu pratique, ou que les conducteurs aient éprouvé des craintes en matière de protection de leur vie privée ainsi que des réticences à l’idée de faire l’objet d’une surveillance constante de la part d’une compagnie d’assurance. Les raisons de ces abandons ne sont pas encore claires. « Nous essayons de mieux comprendre ce phénomène, pour que les assureurs puissent élaborer de meilleures stratégies d’enregistrement des données et d’établissement des primes », a ajouté M. Soleymanian.

L’assurance télématique à l’intention des entreprises

On prévoit que le taux de croissance annuel composé de l’assurance télématique couvrant des véhicules utilitaires s’élèvera à environ 21% pour la période de prévision allant de 2017 à 2022, et présentera les possibilités de croissance les plus élevées pour la région de l’Asie-Pacifique. À l’échelle de la planète, l’un des principaux moteurs de cette croissance est l’exigence de plus en plus fréquente, de la part des gouvernements, que les véhicules utilitaires soient munis d’un système de repérage de voiture par satellite.

Depuis quelques années, les compagnies qui offrent de l’assurance des entreprises sont aux prises avec des résultats défavorables en matière de production. De plus, il est nécessaire d’exercer une surveillance accrue des véhicules utilitaires qui circulent sur les routes; en Ontario, une collision fatale sur quatre survenues en 2017 impliquait des véhicules utilitaires.

Aux dires des experts, la télématique aide non seulement à identifier les comportements à risque, mais aussi à déterminer de quel type de formation les conducteurs auraient besoin. Par ailleurs, la survenance de certains comportements excessifs, à certains moments, laisse croire que les employés travaillent sous pression dans le but d’atteindre les objectifs de l’entreprise, ce qui augmente le risque de sinistre. Une surveillance accrue présente des avantages tant pour les entreprises que pour les assureurs. Andrew page, un distributeur de pièces automobiles exerçant ses activités au Royaume-Uni, a réussi à diminuer le nombre d’accidents et à réduire les excès de vitesse de 97 % après avoir installé un système télématique dans les 900 véhicules que compte son entreprise. L’entreprise a aussi constaté une augmentation du rendement énergétique des véhicules équivalant à plus d’un kilomètre et demi par litre.

L’année dernière, BlackBerry a fait équipe avec DMC Insurance, un fournisseur d’assurance transport, en vue d’offrir aux entreprises de camionnage des solutions visant une meilleure gestion des risques. Les deux sociétés affirment que les entreprises de camionnage pourront accroître leur efficacité ainsi que la sécurité des activités et mieux gérer le coût total du risque. Dans le cadre de leur accord, les sociétés partenaires s’engagent à élaborer des produits et des services d’assurance à partir des données prélevées en temps quasi réel au moyen du dispositif de suivi BlackBerry Radar; ces données porteront sur l’emplacement du véhicule, les déplacements et le kilométrage, la température, l’humidité, la situation des portes et l’état du chargement.

L’assurance télématique et la gestion des sinistres

Jason Bayley, président et chef de la direction de la société Collision Sciences, affirme que l’avantage que présente la télématique, outre une plus grande efficacité en matière de production, consiste à permettre un traitement plus rapide des sinistres, à un coût beaucoup moindre pour l’industrie de l’assurance.

Collision Sciences offre aux assureurs une application mobile qui leur permet d’extraire des données relatives aux accidents en accédant directement aux rapports recueillis grâce à la boîte noire ou à l’enregistreur de données de route installé dans le véhicule. Bien que la CSFO soit d’avis que « les données télématiques devraient être traitées comme des renseignements personnels même si elles ne concernent pas nécessairement le comportement de conduite d’une personne identifiable en particulier », les données relatives à un accident enregistrées dans une boîte noire sont considérées au Canada comme étant d’ordre diagnostique et « non privées »; notons toutefois que les assureurs cherchent souvent à obtenir l’autorisation de la personne concernée, conformément aux meilleures pratiques.

(Aux États-Unis, la Driver Privacy Act, adoptée en décembre 2015, impose des limites en matière de récupération des données contenues dans un enregistreur de données de route et stipule que l’information recueillie appartient au propriétaire ou au locateur du véhicule et que le consentement de ce dernier doit être obtenu pour y avoir accès. Jusqu’à présent, 17 États ont adopté des lois semblables portant sur les enregistreurs de données de route et la protection de la vie privée.)

Actuellement, les compagnies d’assurance doivent faire appel à des ingénieurs légistes pour extraire les données des enregistreurs.

La solution offerte par Collision Sciences comporte un adaptateur que l’on branche en mode Bluetooth à un système de diagnostic embarqué ainsi qu’une application mobile, que possèdent également les experts en sinistres et les ateliers de réparation de carrosserie et de peinture. « Notre application ne recueille que les données enregistrées par les capteurs du véhicule », précise M. Bayley. Les assureurs peuvent comparer les données ainsi obtenues avec les renseignements communiqués par les parties en cause, ce qui leur permet d’obtenir des indicateurs clés qui leur seront utiles pour identifier les cas de fraude, évaluer la gravité de l’accident, prendre de meilleures décisions au chapitre du règlement des sinistres et procéder plus efficacement à l’appréciation du risque.

La transition vers les applications mobiles

L’assurance interactive, indépendamment de la forme qu’elle prend, doit fonctionner au moyen de composantes entièrement interopérables pour gagner la faveur du grand public.

M. Bayley, de Collision Sciences, affirme que l’assurance télématique s’oriente vers des solutions fondées sur les applications mobiles, même si le taux d’adhésion des consommateurs est encore plutôt faible au pays. Pour l’industrie de l’assurance, les applications mobiles sont peu coûteuses et faciles à personnaliser, en particulier lorsqu’on les compare aux systèmes de diagnostic embarqués, mais elles présentent certaines limites au chapitre de la précision des données.

Selon un rapport publié en 2018 par la firme Ptolemus Consulting, il n’existe que 50 millions de polices d’assurance télématique en vigueur dans le monde. Cette lenteur dans l’adoption de cette nouvelle technologie pourrait être attribuable à certaines lacunes fondamentales des applications mobiles. Ptolemus mentionne que l’assurance offerte par le biais d’applications mobiles comporte de nombreux facteurs sur lesquels l’assureur n’a aucune prise, notamment si le conducteur emporte ou non avec lui son téléphone intelligent lorsqu’il prend le volant, si le téléphone est chargé ou non et si les applications pertinentes ont été activées. De plus, les applications mobiles ne sont pas aussi sûres ou fiables que les dispositifs branchés au véhicule.

La fonctionnalité des applications mobiles semble également poser problème. Un bref coup d’œil aux commentaires formulés par les consommateurs au sujet de quatre applications d’assurance télématique révèle qu’un grand nombre d’entre eux sont très insatisfaits de ces applications. En effet, celles-ci ne récoltent que 1,5 à 2,5 étoiles sur quatre dans le cadre des évaluations effectuées par les consommateurs. Les reproches des consommateurs portent habituellement sur le fait que les applications enregistrent de façon erronée certains freinages brusques (elles signalent des occurrences ce type de freinage lorsqu’il n’y en a eu aucune), la consommation élevée de la batterie et les « incessants pépins ».

Si l’industrie de l’assurance a fait certains progrès en mettant judicieusement à profit la multitude de données obtenues grâce à l’assurance télématique, le vrai défi reste à relever : comment offrir aux consommateurs un produit d’assurance télématique vraiment attrayant qui saura remporter leur adhésion.

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Le présent article fait partie de la bibliothèque en ligne AVANTAGE mensuel, accessible à tous et publiée par la Société des PAA, afin que ses membres, de même que l’industrie de l’assurance de dommages, puissent en bénéficier. Les articles sur des sujets d’actualité présentent une analyse détaillée des tendances observées et des questions à l’ordre du jour, en précisant le contexte qui les entoure ainsi que leur incidence; ils présentent également des commentaires formulés par des spécialistes du domaine dont il est question.

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